1 janvier 2004
Universität Marburg
geogate.geographie.uni-marburg.de
Jean Jourdheuil
Traduire, mettre en scène, Allemagne
A la rencontre de Müller
excerpts
Table ronde à al Volksbühne sur le sujet "violence, Antiquité, sexualité" avec (de g. à dr.) Hans Neuenfells, Hainer Müller (penché en avant), Ernest Bornemann et Gottfried Helnwein (1986)
Gottfried Helnwein and Heiner Müller
1986
Jean Jourdheuil *


Traduire, mettre en scène, Allemagne
1. Introduction

2. L'apparence et la grandeur

3. Du caractère à l'action

4. La troupe et les tirailleurs

5. A la rencontre de Müller

6. J'étais Hamlet

7. Une affaire de famille



(excerpts)
A LA RENCONTRE DE MÜLLER
Mais trêve de considérations générales, franchement sérieuses ou seulement à demi sérieuses. Je passe maintenant au confessionnal. Ma vie, mon oeuvre. J'ai rencontré Müller (9) (qui était à l'époque surnommé «Müller-Deutchland») en 1976 alors que je travaillais à la Schaubühne (10) avec Peter Stein puis avec Luc Bondy. Après l'affaire Biermann.
J'avais traduit deux pièces de Hartmut Lange (11) qui avait été fondateur de la Schaubühne dans les années 60 puis s'était brouillé avec Dieter Sturm (12). Lequel Dieter Sturm, au début des années 70, avait réuni à la Schaubühne Peter Stein, et quelques acteurs depuis devenus célèbres. Lange avait quitté la RDA au début des années 60. C'est parce que j'avais traduit Lange que Müller m'a proposé de traduire certains de ces textes : Mauser, Hamlet Machine, Horace, puis Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing (13). Voilà le contexte de départ. Une situation typique de querelle allemande : entre Sturm et Lange, entre Müller et la Schaubühne. J'ai à l'époque été frappé de constater qu'il y avait à la Schaubühne ceux qui allaient de temps en temps à l'Est et ceux qui n'y allaient jamais.
C'est en traduisant Vie de Gundling... de Müller que j'ai eu une vision crue de la Cour de Prusse sous le Roi Sergent et sous Frédéric II. Une autre pièce de Müller que j'ai traduite plus tard Germania Mort à Berlin m'a fait toucher du doigt d'une part quelques complexes quasi mythiques de l'histoire allemande : Berlin 1919, Stalingrad, les Nibelungen, Frédéric de Prusse - et d'autre part, une sorte de chronique des années 50 en RDA. Ces pièces sont difficiles à mettre en scène et à jouer. Pour des raisons qui tiennent à l'esthétique du fragment. Un thème d'inspiration moderniste qui veut dire que l'œuvre est inachevée ne prétend pas constituer un tout, raconter une histoire qui aurait un début, un milieu, une fin. Le fragment évoque le morcellement dans la conduite du récit. Ces deux pièces n'ont d'ailleurs pas encore été représentées en France, sauf pour Gundling sous forme d'un spectacle d'élèves de l'école du Théâtre National de Strasbourg au début des années 80. Germania, en revanche a été montée l'an passé au Théâtre National de Belgique à Bruxelles par Ph. van Kessel.
Auszug aus dem Spielplan des Theaters am Schiffbauerdamm 2004, Berlin:
LEBEN GUNDLINGS FRIEDRICH VON PREUSSEN LESSINGS SCHLAF TRAUM SCHREI
Müllers Traum von Preußen, ein "Greuelmärchen". Mit großer Bildkraft zeichnet Müller ein Sittengemälde deutscher Geschichte. Der "Soldatenkönig" zwingt seinen Sohn, Soldat zu sein - das Volk nennt ihn später "Friedrich den Großen". Genies wie Voltaire, Schiller und Kleist torkeln über Preußens blutgetränkte Erde und Lessing findet sich auf einem Autofriedhof in Amerika wieder - "Vergessen ist Weisheit". Humanismus - Aufklärung - was ist davon geblieben bis auf "Asche, die aus den Büchern weht... " GUNDLING: Der Mensch ist ein Zufall, eine bösartige Wucherung. Und was wir Leben nennen, meine Herren Majestäten, ist so etwas wie Masern, eine Kinderkrankheit des Universums, dessen wahre Existenz der Tod, das Nichts, die Leere. Vorwärts, Preußen!

Mais je ne vais pas parler davantage de ces deux pièces qui traitent explicitement de l'histoire allemande et de l'imaginaire allemand tel que Müller le conçoit. On pourrait, en effet, imaginer un traitement pédagogique de ces deux pièces dans une perspective d'initiation sarcastique à l'histoire et à la civilisation. II me semble plus intéressant d'identifier dans l'une et l'autre la figure du clivage. II existe structurellement dans Germania : toutes les scènes impaires traitent de l'imaginaire allemand, toutes les scènes paires mises bout à bout constitueraient une chronique de la RDA. Dans Gundling cette figure du clivage se manifeste à propos du personnage de Frédéric II dans une scène d'exécution qui fait songer au simulacre d'exécution du Prince de Hombourg: la scène se présente ainsi, d'un cote le jeune Frédéric, de l'autre son ami le lieutenant Katte, on enlève à l'un le bandeau que l'on met à l'autre, le peloton d'exécution prend place et le lieutenant Katte est fusillé sous les yeux du prince. Cette part de lui-même ayant été éliminée il est prêt pour devenir un grand Roi.
Cette figure du clivage dont Müller recherche la présence dans l'histoire et l'imaginaire, cette figure qui était matérialisée dans le Mur et qui ne l'est plus, est évidemment tout à fait étrangère au public français. On aurait tort de penser qu'elle ne concerne que l'histoire allemande après la Deuxième Guerre mondiale jusqu'à ces années dernières. Pour s'en convaincre il suffit de songer à la thématique et à la dramaturgie, à la structure de récit des pièces de Heinrich von Kleist. Ou encore à la querelle de famille qui opposa longtemps dans l'entre-deux-guerres les frères Mann : Heinrich et Thomas. Je lisais il y a peu dans Die Zeit un article qui disait en substance qu'on devrait pouvoir se contenter de l'œuvre de Thomas. II suffit aussi de songer à la situation géographique de l'Allemagne entre l'Ouest et l'Est et au fait que l'unité allemande constituée sous Bismarck a consisté à ajointer des espaces géo-historiques qui se développaient à des rythmes économico-politiques différents (la pomme de terre prussienne et l'industrie rhénane).
II y a sans doute quantité de raisons objectives et historiques à la manifestation périodique de semblables symptômes de dissociation. C'est un peu comme si une crevasse géopolitique traversait le continent, une crevasse dont la trace maintes fois cicatrisée désignerait une zone de secousses sismiques dont on aurait tort de penser qu'elles concernent seulement l'Allemagne ou qu'elles relèvent seulement de la politique des nations car il y va aussi de l'ajointement des aires d'influence religieuse. Disant cela j'excède le commentaire des œuvres de Müller mais ce sont des réflexions que la fréquentation de l'œuvre de cet auteur a initiées.
Le hasard m'a quelquefois aidé. En 1982, Jean-François Peyret (14) et moi, nous avons eu l'occasion de faire au Petit Odéon à peu près ce que nous voulions à propos de l'œuvre de Müller. Nous ne souhaitions pas mettre en scène une pièce. Nous avons donc ouvert un chantier de théâtre, organisant un atelier de traduction (4-5 personnes) et répétant en un mois cinq heures de spectacle, quatre soirées consacrées à l'œuvre de Müller sous un titre qui faisait allusion à deux ouvrages célèbres de Mme de Staël et de Heine : « Heiner Müller: de l'Allemagne ». Ce fut la première manifestation du Théâtre de l'Europe (15). Sans y voir de malice nous avons alors, symboliquement, mis le Mur en Europe. Dans ce spectacle Müller, pré-sent sur le plateau, disait en allemand certains de ses textes qui étaient ensuite interprétés par les acteurs, deux Français et une Américaine, Kate Manheim qui parfois comparait nos traductions avec la traduction américaine. La confrontation des langues, essentiellement allemand-français, relayée par le dédoublement de l'auteur, (un acteur jouait à un moment Müller répondant à un interviewer du Spiegel, et ce faisant il imitait les gestes de Müller, se servant un whisky quand l'auteur se servait un whisky, etc. et ceci avait lieu sous le regard de l'auteur assis à la même table), bref, ces « trucs » établissaient une sorte de figuration jouée du clivage et rendaient l'audience attentive à ce thème qui revient dans les textes de Müller comme un leitmotiv.
Traduction française des œuvres de Heiner Müller par Jean Jourdheuil

Source Internet


Hamletmaschine
1997
J'étais Hamlet
Mais peut-être pourrais-je dire deux mots d'Hamlet-Machine. J'ai traduit en 1978, avec Heinz Schwarzinger (16), ce texte de neuf pages que Müller avait écrit en 1977, et je l'ai monté, couplé avec Mauser, en janvier 1979. A l'époque ce texte paraissait elliptique. II semblait sorti tout droit du cerveau d'un auteur inspiré. Müller passait alors pour une sorte d'Artaud ou de Beckett post-brechtien de la RDA. Le texte m'apparaissait comme une sorte de version moderne et « RDA » de l'Hamlet de Laforgue. Gilles Aillaud qui fit le décor me disait tantôt, lorsque nous abordions l'allure du texte, qu'il était dadaiste, tantôt, lorsque nous parlions du propos politique identifiable tenu par Müller (c'était à l'époque un texte interdit de publication et de représentation), que tout cela Merleau-Ponty l'avait déjà dit: il s'agissait de la critique du totalitarisme. Et le spectacle procéda de ces deux façons d'appréhender le texte. Le décor citait des fragments de tableaux de Carpaccio (la série des Saint Jérôme de l'Église dei Schiavoni de Venise) et une Annonciation de Léonard de Vinci avec quelques ajouts: la Vierge de Vinci était dotée d'un faucon et c'est ainsi qu'elle disait le texte d'Electre qui résonnait comme un appel à la vengeance : « Quand elle traversera vos chambres à coucher avec des couteaux de boucher, vous saurez la vérité ». Quant au spectacle il se présentait de manière relativement monologique (bien qu'avec trois acteurs) comme une sorte d'autocritique d'un ex-théologien marxiste.
Or, ce texte, je l'ai de nouveau mis en scène l'an passé en Avignon. Le traitement était différent. Choral et non plus monologique. Après un prologue qui consistait en quelques récits empruntés à la pièce Korrektur et qui renvoyaient à la construction du combinat d'Hoyerswerda (17), des tombes s'ouvraient et la pièce commençai: « J'étais Hamlet...». II s'agissait d'un Hamlet de l'ex-RDA, le geste de la représentation était celui de la résurrection des morts, un geste éminemment shakespearien. Chez Shakespeare, seul le père d'Hamlet est un spectre. Chez nous la pièce de Müller toute entière devenait une sorte de«sonate de spectres ». Avec le recul, douze ans plus tard, en travaillant Hamlet-Machine après la chute du Mur, nous nous sommes aperçu avec Peyret que ce texte avait été conçu de manière formidablement habile : l'Album de famille comme une succession de commentaires analytiques : le repas totémique, l'inceste avec la mère qui redevient vierge ce qui en fait derechef une Ophélie, un formidable jeu de déplacement et de condensation, l'Hamlet du commentaire psychanalytique est expédié en trois coups de cuillère à pot, c'est aussi un Hamlet passé à la moulinette du clip et selon la poétique de la télévision : de l'horreur à jet quasi continu et pas d'effet tragique. Jusqu'à ce que l'interprète d'Hamlet cesse de jouer, son rôle n'ayant plus rien à lui dire.
Textexzerpt aus Heiner Müller: HAMLETMASCHINE
Das Europa der Frau: Ich bin Ophelia. Die der Fluß nicht behalten hat. Die Frau am Strick. Die Frau mit den aufgeschnittenen Pulsadern. Die Frau mit der Überdosis AUF DEN LIPPEN SCHNEE. Die Frau mit dem Kopf im Gasherd. Gestern habe ich aufgehört mich zu töten. Ich bin allein mit meinen Brüsten meinen Schenkeln meinem Schoß. Ich zertrümmere die Werkzeuge meiner Gefangenschaft den Stuhl den Tisch das Bett. Ich zerstöre das Schlachtfeld das mein Heim war. Ich reiße die Türen auf damit der Wind herein kann und der Schrei der Welt. Ich zerschlage das Fenster. Mit meinen blutenden Händen zerreiße ich die photografien der Männer die ich geliebt habe auf dem Tisch auf dem Stuhl auf dem Boden. Ich lege Feuer an mein Gefängnis. Ich werfe meine Kleider in das Feuer. Ich grabe die Uhr aus meiner Brust die mein Herz war. Ich gehe auf die Strasse gekleidet in mein Blut.
Les choses alors reprennent à zéro : « le soulèvement commence en promenade ». Müller connaît bien l'analyse d'Hamlet par Jan Kott (18) (son texte cite les passages cités par Kott: « Le Danemark est une prison »). Ce texte de Kott qui fait d'Hamlet un jeune homme sous le stalinisme, Hamlet notre contemporain, et qui souligne le registre de la surveillance par la police politique (de Polonius à Rosenkrantz et Guildenstern), a été écrit à la suite du XXe Congrès à propos d'une représentation qui avait eu lieu en 1956. Or, 1956 est aussi l'année du soulèvement de Budapest, de l'intervention des chars russes en Hongrie. Le communisme revêt sa cuirasse qui est censée le protéger et c'est sa cuirasse qui le tue. Dans cette situation l'interprète d'Hamlet redevient Hamlet, il est « des deux côtés du front...». On retrouve ici la thématique tragique du clivage. C'est au moment où il semblait désormais impossible de réactiver le mythe d'Hamlet et où l'œuvre menaçait de capoter que la problématique de la dissociation fait surgir l'Hamlet du communisme. De nouveau un déplacement-condensation et cet Hamlet se retrouve Raskolnikov et en guise d'usurière il n'a que trois femmes nues : Marx, Lénine, Mao. Müller a tout simplement pris à la lettre l'hypothèse de Kott et il l'a conduite à ses conséquences ultimes. A l'analyse de Kott il ajoute comme en rêve le soulèvement de Budapest; ceci pour indiquer que de 1977 à 1992 la réception du texte a changé.

L'Hamlet-Machine dans une mise en scène de la Compagnie 4 cats à Bordeaux en 2003. Les pièces de Heiner Müller sont parmi celles du théâtre allemand moderne les plus jouées en France.
Mais ce texte de Müller lui aussi est daté, c'était sensible dans sa représentation d'Hamlet-Machine à l'intérieur de sa mise en scène d'Hamlet en mars 1990 au Deutsches Theater, huit jours après les élections qui venaient de décider de la réunification. Quelque chose ne fonctionnait plus : à mon avis c'est tout simplement que le récit du soulèvement, les chars qui tuent le communisme qu'ils sont censés protéger, s'adressait à un public dans lequel devait se trouver Claudius, le meurtrier, c'est-à-dire les bureaucrates. Quand la pièce est représentée, en mars 1991, les bureaucrates ne sont plus là, Fortimbras est déjà arrivé. Le comédien qui jouait Hamlet dans la mise en scène de Müller a tout juste le temps de demander à Hans Modrow (alors premier ministre de RDA) dans une interview télévisée : Est-ce que vous avez l'impression d'être Hamlet ? Perplexité de Modrow. Le jeu des œuvres et de l'événement était étonnant.
Heiner Müller and Gottfried Helnwein
1989
MIROIR NOIR
Heiner Müller
1988
Gottfried Helnwein, NUIT DU NEUF NOVEMBRE, Catalogue
Helnwein, Heiner Mueller, Hans Kresnik and Ismael Ivo
1989
HEINER MÜLLER, HANS KRESNIK AND GOTTFRIED HELNWEIN WORKING ON A PLAY ABOUT ANTONIN ARTAUD
Studio Helnwein, Burg Brohl, Germany
31. May 1989
Untitled
watercolor on cardboard, 1988, 42 cm x 60 cm / 16'' x 23''




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