16 septembre 2011
Le Monde
magazine
Joëlle Stolz
Paris
Carl Djerassi : une vie au nom des femmes
La chimie, explique Djerassi, est un monde de machos. Mais les femmes ont toujours été au cœur de son univers, comme dans ce saisissant tableau du peintre austro-irlandais Gottfried Helnwein, accroché dans son appartement viennois : affleurant tel un hologramme sous la surface presque noire, on devine un visage familier, celui de Simone de Beauvoir.
Vienne, Correspondante - Un escarpin à talon d'un rouge lumineux, vif comme le désir ou un trait d'esprit, tient ouverte la porte du séjour de l'appartement viennois de Carl Djerassi. Ce n'est pas le genre d'objet que l'on s'attendrait à trouver chez un chimiste de renommée internationale, auteur de 1 245 publications dans des revues scientifiques, l'un des grands spécialistes mondiaux des stéroïdes, qui a synthétisé la cortisone et la progestérone, contribuant ainsi à une invention décisive pour les femmes : la pilule contraceptive.
Mais Djerassi n'est pas un chimiste comme les autres. Peu connu en France, sauf de ses pairs scientifiques, cet Américain d'adoption incarne l'homme cultivé qui fut l'idéal de l'Europe, depuis la Renaissance jusqu'au xxe siècle : savant, musicien et mélomane, mécène et collectionneur d'art, sportif passionné. Ecrivain enfin, ultime conquête sur soi d'un bourreau de travail qui avoue que "la pression de l'ambition peut être un poison", mais réussit à mener, à 87 ans, entre San Francisco, Vienne et Londres, une existence cosmopolite dont le rythme épuiserait beaucoup de quadragénaires.
"C'est la première fois que je parle devant des psychanalystes", assurait-il avec coquetterie, sans qu'on pût vraiment le croire, lors d'une soirée organisée en mai dernier par la Wiener Psychoanalytische Vereinigung (Association viennoise de psychanalyse). Au numéro 16 de la rue Salzgries, dans le premier arrondissement de Vienne, celle-ci perpétue, sous une forme plus mondaine, la tradition des réunions du mercredi organisées jadis par Sigmund Freud dans son appartement de la Berggasse, transformé depuis quarante ans en musée.
PERCÉE LOIN D'EUROPE
La plupart de ses collègues le traitent de fou. Mais Djerassi fait le pari, comme il l'explique dans This Man's Pill (non traduit, Oxford University Press, 2001), que toute avancée scientifique provenant d'un pays extérieur à l'Amérique du Nord assurera d'emblée à ses auteurs la notoriété. Il voit juste. En octobre 1951, lui et le jeune chercheur mexicain Luis Miramontes réalisent une synthèse efficace de la progestérone, la noréthistérone. Un quart de siècle auparavant, le physiologiste autrichien Ludwig Haberlandt avait déjà eu l'idée d'administrer de la progestérone aux femmes, hormone sexuelle massivement sécrétée par les femmes enceintes, afin d'empêcher des grossesses non désirées. Mais les milieux catholiques, très influents en Autriche, le brimèrent tant qu'il finit par se suicider, en 1932.
La chance du chercheur est d'avoir réalisé cette percée loin de l'Europe, au moment où des progressistes, aux Etats-Unis, finançaient la quête d'un moyen contraceptif sûr : ce sera la "pilule", un comprimé alors fortement dosé en œstrogènes et en progestérone, mis au point durant les années 1950 par John Rock et Gregory Pincus. Libéré de son contrat de recherche, il achète aussitôt des actions de Syntex, détentrice, grâce à lui, de brevets pour produire de la progestérone et de la cortisone à partir d'une racine mexicaine.
En 1960, l'année de mise sur le marché de la pilule, Carl Djerassi entre par la grande porte à Stanford, en Californie, université d'élite de la Côte ouest, et l'un des berceaux, avec Berkeley, de la révolution culturelle des sixties. Quand il reçoit du président Richard Nixon, en 1973, la Médaille nationale scientifique, sa grande satisfaction est de figurer au même moment sur la liste des "ennemis" de la politique présidentielle, à cause de son opposition déclarée à la guerre du Vietnam.
Ses revenus lui ont permis d'acquérir cinq cents hectares de nature sublime face à l'océan Pacifique, à une demi-heure de San Francisco. Il est aussi devenu un grand collectionneur, surtout des dessins de Paul Klee : sa collection compte 150 œuvres de cet artiste radical lié au Bauhaus, et persécuté par les nazis. Il n'a jamais possédé l'une des images les plus énigmatiques signées Klee, aujourd'hui au Musée de Jérusalem : l'Angelus novus aux yeux emplis d'effroi, que Walter Benjamin voyait en "ange de l'histoire", [pris entre la catastrophe du passé et l'élan de l'avenir].
Mais il a imaginé un long dialogue, illustré de montages photographiques de la biochimiste autrichienne Gabriele Seethaler, entre ses trois propriétaires successifs – Benjamin, Adorno et l'historien de la religion Gershom Sholem –, auxquels il adjoint le compositeur Arnold Schönberg. Intitulé Four Jews on Parnassus ("Quatre juifs au Parnasse", non traduit), ce texte à la fois érudit et ironique – son meilleur livre, selon lui – est aussi la matrice de Foreplay, sa frénésie documentaire l'ayant conduit à s'intéresser aux rapports de ces quatre intellectuels avec les femmes. Et à revenir à l'un de ses thèmes préférés, la polygamie.
La chimie, explique Djerassi, est un monde de machos. Mais les femmes ont toujours été au cœur de son univers, comme dans ce saisissant tableau du peintre austro-irlandais Gottfried Helnwein, accroché dans son appartement viennois : affleurant tel un hologramme sous la surface presque noire, on devine un visage familier, celui de Simone de Beauvoir.




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